Le hasard d une rencontre dans un boui boui du Ladakh quelques mois plus tot en Inde devait me conduire a faire route avec l ami Manu, de Phnom Penh a Angkor.
Au depart, une route, la NH6, relie ces deux hauts lieux touristiques entre eux. Mais c etait trop simple, nous savions cette « autoroute » accidentee de troncons de pistes assez peu agreables qui auraient pourtant donnes du fil a retordre a n importe quel touriste en manque d aventure. Apres plus d un an sur la route, il nous fallait autre chose, voir du pays, celui qui n est pas vu, cette face cachee du Cambodge que ne connaissent pas les autres, ceux simplement venus en transit pour profiter du Vietnam et de la Thailande. Muni de notre carte, c etait un soir, simplement autour d une biere que nous avions choisi cette petite piste au Nord, l ancienne voie angkorienne qui menait du temple abandonne de Prea Khan a Siem Rep. Notre doigt avait file de maniere furtive sur le liseret rouge qui traversait plusieurs pans de la carte, notre esprit avait vagabonde plus vite encore, aide par les mots magiques que nous venions de prononcer : l ancienne voie angkorienne!!!
Le depart de Phnom Penh fut difficile tellement nous nous etions repris aux joies d une vie de sedentaire. Pourtant, le bonheur etait ailleurs, nous en avions la conviction. Et bien vite, nous devions admettre que nos reves les plus beaux n avaient pas atteints la hauteur de la realite qui nous attendait. Un bac quelque part, on ne sait plus trop ou et nous voici nul part, de l autre cote du Mekong. La piste se perd, nous perd et nous ennivre pendant plusieurs jours au gre des jus de canne a sucre citronnes dans un fond sonore de rires et de cris. Nous en traverserons des villages, nous en croiserons des regards, et nous repondrons a mille sourires qui quelque part, resterons a jamais dans nos memoires. Qu il fut beau ce Cambodge la, qu il fut bon de se retrouver en pays musulman Cham, a entendre au loin l appel de la priere alors que les gosses n en revenaient toujours pas de nous voir debarquer dans leur monde.
« Leur monde »… Je me souviens avoir longtemps reflechi sur la nature de notre venue ici. Etions nous dans le meme? Avions nous le droit d etre ici? Devions nous violer leur naivete, leur devoiler nos differences, la couleur de notre peau, la longueur de notre nez, la pilosite que nous ne cachons plus? Devions nous profiter de leur sourire et simplement y repondre, en esperant qu il sache cacher l egoisme des vieux decouvreurs que nous etions?
Il devait avoir 4 ans, je l ai vu traumatise, comme si les envahisseurs venaient de debarquer sur les terres de son village. Il venait de se pisser dessus.
Elle devait avoir 8 ans, elle jouait tranquillement en cercle avec ses copines; a ma vue, son instinct, animal encore mais deja maternel, lui fit saisir sa petite soeur d un geste rapide et elles allerent se refugier dans les contreforts de leur hutte en paille de riz. Elle en avait sans doute 25, elle venait de tomber amoureuse de notre difference. Il en avait 50 probablement et l alcool de riz n aidant pas, il cherchait a savoir quelles questions se poser…
J en avais 27 et je me demandais ce que je foutais la, pourquoi un homme un jour quelque part… Et je tentais d oublier ces questions stupides et trouvais de la satisfaction a sourire sans prix. J etais heureux parce qu ils l etaient!
Ces cambodgiens etaient ceux des rives du Mekong, nous devions vite apprendre que d une region a l autre, d un village a l autre, il n y avait pas seulement un Cambodge mais des Cambodges. Rien n est jamais si rose et c est bientot le vert que nous devions affronter, celui de la jungle que nous ne pensions pas trouver ici.
Tout commence veritablement a partir de Phnom Deik, lorsqu apres 2 jours d une piste desagreable mais roulante qui nous conduit chaque soir dans un temple, nous nous engageons par le petit sentier que peu savait nous indiquer. Normalement, nous devrions nous retrouver sous quelques jours a Angkor par une voie que personne ne semble plus utiliser. Le sable nous attend d abord, me rappelant ces efforts tunisiens a pousser ma monture par trop de degres au soleil, juste pour le plaisir d etre en plein desert. Ici, c est vite par 330 degre NW que nous evoluons. De chaque cote, le vert et les cris sauvages de la jungle, macule de mines que nous savons trop proches, nous fait peur. En face, des herbes souvent plus hautes que nous, un sentier que l on devine a peine et cette sensation de nous etre perdus une fois encore. Nous nous rertanchons chacun a notre maniere dans ce quotidien qui fera ses trois jours : nous reperer au soleil, garder un cap 330 degres NW a la boussole, pedaler un peu, nous enliser dans un sable trop doux, pousser encore, pester contre nous meme puis tomber encore avant d esperer en notre bonne etoile et peut etre meme d y croire.
Nous oublions les piqures de moustiques que nos corps froid d une nuit difficile ne contentent guere. Nous oublions les blessures de ces herbes trop coupantes, nous oublions les serpents qui glissent entre nos pieds. Nous oublions enfin le temps qui passe a la vue de ces villages que nous traversons. Petits villages cambodgiens du Moyen Age, comment peux tu encore laisser tes enfants si nus et si sales? Une femme cure le cul d un cochon, l autre donne le sein a son mome. Tout se melange encore et nous avons du mal a trouver notre place ici, nous ne sommes pas toujours les bienvenus et la vision d une pauvrete saillante attaque encore notre moral qui supportait deja pourtant difficilement les caprices de notre physique.
Une journee passe et avec elle la satisfaction d avoir laisse derriere nous quelques dizaines de kilometres. Nous dormons sur le site de Prea Kahn. Personne n y vient plus, ce site de l epoque angkorienne est oublie la bas, quelque part. Nous avons la satisfaction de nous dire que nous faisons partis des rares qui auront vu ses pierres par endroit encore debout avant que la jungle ne les avalent completement. Au matin de cette journee la, nous repartons en direction de Beng Melea. 60 kilometres nous en separent semble t il. Personne en fait n en sait rien. Sur ces sentiers que nous defrichons a coups de saccoches, sur ces champs que nous foulons avec l espoir de retrouver notre chemin, nous decrouvrons bien vite que nous evoluons en terrain mine. Dans un village la bas, des piques rouges informent les habitants de la presence de mines. Celle la est dans un vieux tronc, celle ci a quelques centimetres du chemin que nous empruntons. Ou etaient celles que nous avons eviter?
Trop de questions encore. Nous arrivons enfin a Siem Rep, las d un voyage trop eprouvant, satisfait d etre arrive a bon port, la naivete a bout de guidon me faisant croire que je suis reste le meme. Pourtant, cette phrase de mon pere que je retrouve bientot resonne de nouveau dans mes oreilles : « On ne revient pas indemne d un voyage comme celui la! »
Et si c etait vrai…