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Posté le 08-09-2003
dans la catégorie Bonheur au bout du guidon, Inde par christophe

Voila, on en fait tout un foin de ces cols a passer mais lorsqu ils ont ete, on en a plus qu un bref souvenir… un souvenir humide et sans herbe de ces quelques larmes versees tout en haut, n en croyant plus, pensant qu on allait y dormir, que ca n allait pas en finir, doutant de la faisabilite de la grimpette a velo et de mes capacites a tenir sans oedeme pulmonaire ou attaque cardiaque, pensant finir comme un homme foudroye parce que c etait bien tout une journee qu il m avait fallu pour faire les quelques 30 km de pur ascension pour arriver finalement aux fameux 5300m… des centimetres plutot, grapilles a la force des bras et du dos davantage qu a celle des mollets…


Mais tout avait recommence depuis Leh. J emmenais avec moi les souvenirs partages avec ma douce et devais bien me rendre a l evidence : je me retrouvais de nouveau seul et devais affronter des chaines de montagnes hautes comme je n avais jamais connu jusqu alors, je devais remonter sur ce velo devenu poussiereux et qui trainait la depuis deux mois maintenant sous l escalier de cette guesthouse qui m avait abrite. Tout recommencait encore, interminablement!


La route me menait gentiement en bas du col. C etait d une platitude qui n en avait que la pente parce que deja il fallait prendre garde. Ici, on est en Inde ce qui implique qu on est entoure de conducteurs indiens et qui plus est, evoluent en plein himalaya. Qu on se le dise, le velo n est pas une tite reine ici mais un intru sur une route ou ils sont rois. Or, avec la fierte de mes 50kg de bagages, je me lancais moi aussi sur les routes. Je devais bientot admettre que 40 tonnes sont bien superieures a 65+18+50 kg et ce, meme s il vient de pleuvoir! Ma sonnette achetee 30 roupies au marche et lubrifiee a l huile de cacahouette bravant elle aussi les affronts lances par ces poids lourds au sourire ricaneur et a l echapement ensorceleur n y faisait pas grand chose. Il restait une solution, me jetter par moment dans le bas cote avant qu on ne m y pousse! La premiere fois, je pensais a une erreur de conduite, une petite somnolence mais je dus bien vite apprendre a mes depends que tout cela n etait qu un jeu pour eux. Ils se lancaient pleins gazs comme une boule dans un jeu de quilles.

Il y avait pourtant ceux qui s arretaient davantage par curiosite qu autre chose pour me demander si tout allait bien et si je ne manquais de rien et les autres, ceux qui pouvaient s amuser a rouler a droite juste pour tenter de m ecraser… Bande de salopards! Je n y comprenais rien de l Inde et de ses indiens et ca me retournait… Et puis, je repensais a ce que m avait dit mon pere ce jour de mes 10 ans ou je devais m atteler a la “lourde” tache de ramasser des catins de mais dans un champ moissonne, celles la meme qu on ne distingue pas, celles la qu il faut chercher en harpentant de ses petites jambes de gosse un champ de la taille de toute la France tellement il est grand. Ce jour la que j en aurais pleure tellement la tache me “lourdait”, il me dit avec la “legerete” d un pere excede par les caprices de son fils :

“De toute facon, il faut que tu le fasses alors, prends ca avec le sourire, tes pleurs n y changeront rien!”

17 ans apres, ca marchait toujours, je devais bien me rendre a l evidence qu il avait raison! Et je pedalais avec le sourire et ca grimpait plus facilement et les chauffeurs excedes a leur tour s en trouvaient retournes. Il y a de ces petites phrases qui marquent les grandes lignes d une vie. Elle en faisait partie comme les autres, celles qui m aidairent a grimper aussi.


J aurais pu m en garder une en reserve de ces petites phrases mais a ce moment la, c etait de l eau qu il me fallait. J etais en manque. En manque du brevage qui me permettait de continuer. Je venais de me faire inviter par une bergere a un the au beurre de yack rance. La procession se fit en silence, sans mot dire, j acceptais alors que son chien venait d epargner mon doux fessier, son fils esquisser un leger sourire et je repartai. Je devais bientot apprendre que ce vent de face qui ne me lacherait pas jusqu au soir me pompait toutes mes energies et toute mon eau aussi. L obsedante illusion de mourir a feu doux du manque d eau me reprenait. Et puis la, sur le bas cote, une bouteille a moitie consomme de cola, je me laisse aller a la tentation et le pchit de l ouverture de la bouteille laisse echapper le genie Gazh qui m autorise a une gorgee. Jamais un colas ne fut si bon que celui la.


J enchaine les ascensions et les maigres descentes en me retranchant dans les derniers escarpements de l effort. Chaque col est une victoire que je savoure avec serenite. Les routes ressemblent presque a s y meprendre a des sentes de montagne labourees par le pas du mouton. Il n est pas rare que je croise un camion en rade ou les 4 roues dans le patte himalayen a n en plus pouvoir s en depetrer. (J ai beau lancer un “Alors, on fait moins le malin maintenant”, il ne comprend pas). Les nids de poule des routes iraniennes ont laisse place aux nids d autruche indienne, le velo souffre a plusieurs reprise et je dois rattraper bien vite la rondeur de ma roue en martelant de temps en temps la gente qui ne tourne plus rond. Tout repart finalement. Je monte, descends puis remonte et redescends au rythme des vagues de la vie. Je me prends a rever, a esperer que le paradis n est pas en haut mais en bas. S il faut y monter (je n ai pas la la pretention de penser que j irai mais j aime a suivre les theories qui pretendent que l enfer contrairement au paradis est pur invention de l homme), j espere que l ascension est assistee.


Apres le Rothang La, apres avoir enchaine 3 col a 5000m, je tombe la tete dans la nuage sur ce qui pourrait ressembler de loin au Paradis. 50 km de pure descente m entrainant de 3900m a 2000m. Tout est vert de l autre cote, les chuttes d eau tombent des falaises dorees et on se croirait presque dans un tableau de Gauguin, peinture a l eau parce qu ici, il pleut. Bienvenu dans l une des autres Inde, ici, c est encore la mousson. Il me faudra etre les deux pieds dedans, a Manali pour vraiment en prendre conscience. L evolution fut soudaine mais flagrante, sans transition presque et me voila a cotoyer les sadhous et les singes au rythme, cette fois de la pluie qui tombe. Tout va trop vite, je ne m y retrouve plus, mon regard bien qu entraine ne s y retrouve plus dans ce capharnaum que l on nomme Inde, il me faut un peu de repos que je trouve dans les lignes de Cendrars, cet homme foudroye qui lui aussi me suit dans mes perigrinations. La route indienne est encore longue.