Le temps coule sans raison comme une oraison funebre qu on ne veut pas entendre chantee. Je n ai meme pas encore quitte Guiyang que me voici deja a Kaili. Kaili, ville ou l on vient faire du tourisme sans raison comme l on se trouve dans les rues de Yangshuo sans savoir quoi acheter mais en sachant qu il s agit pourtant d un devoir pour rester dans le rang. Les chinois sont prets a tout pour afficher les lettres de noblesse qu ils viennent d ecrire. Dans les petits villages voisins, les marches des minorites tentent d etre reconstitues par les etales de souvenirs et bientot, quand un car de touristes arrive, on fait tomber jeans et t-shirts, on planque telephones portables et autres marques de richesse pour faire plus vrai, plus pauvre. Il arrive meme parfois de voir des dizaines de chaises a porteurs facon Louis XiV mais sans le style se succeder dans une scene pittoyable mais burlesque afin que Monsieur puisse telephoner de son dernier portable sans etre essoufle et que Madame ne fasse pas couler son rimel sur ses dernieres chaussures de rando North Face triple epaisseur gore tex couleur “lady”, afin de rejoindre par des chemins pentus le prochain village ou on les accueillera a grands renforts de “pas cher mon panier”, “pas cher mon collier”.
Avec la disparition du goudron, je laisse derniere moi ces seigneurs des temps modernes et m en vais jouer au bouffon dans des cours plus modestes. Je retrouve bien vite l authenticite des lieux qui constituent ma Chine et ne me plaint bientot plus d avoir a attendre quelques heures ici et la que la piste soit deblayee de son ebouli ou que son effondrement soit comble. Yongle arrive bientot comme une delivrance et marquera un nouveau depart pour ce periple qui doit me conduire a Yangshuo.
Ici, le temps coule toujours mais avec le sens des choses inutiles. Il coule parce qu il est bon de le regarder passer. La vieille grille grincante coupable de sa mobilite se balance au rythme des caprices du vent. Quelques tourbillons soulevent une poussiere favorable a se plonger dans un monde immaginaire ou la realite se perd. Les cris d enfants jouent au loin avec le silence sans inquieter les quelques habitants de ce village tranquille ou l on enchaine les parties de cartes a l abri d un parassole sans ombre, ou l on dort sur un etale de viande dont le vent ne parvient pas a chasser les mouches. On croque quelques tiges de canne a sucre pour donner un gout au temps et fait lieu de vie ce tas de merde pour lui donner une odeur. Toute petite chose donne alors de l importance a ce quotidien que l on fait sien. Ma route vascille au rythme d une sante qui connait des hauts et des bas sans raison apparante parce que, parfois, lorsqu on est seul et qu on commence a peine a se connaitre, on joue avec un moral que l on croit pouvoir maitriser. Une blessure et la journee sera mauvaise, un rayon de soleil ou un sourire de bon matin et elle sera bonne. Je fleurte avec l interdit, ce pouvoir que ceux qui ne veulent pas apprendre jugent surnaturel et je retrouve bien vite une humeur volontaire a la decouverte et a la rencontre. Il est la en bord de route et me regarde passer. Jamais de ma vie je n ai rencontre un etre si beau, beau comme un diable et qui porte un crussifix autour du cou. Je ne suis pas sous le charme, je ne cultive pas derriere cette vision une homosexualite ehontee mais je reconnais pour la premiere fois de ma vie un individu pur qui m apparait comme une divinite. Il doit avoir a peine 20 ans, le visage sublime, le regard lumineux et percant, le sourire complice, il declanche en moi le declic de ces moments qu on croit deja avoir vecu quelque part mais pas ici et donc forcement ailleurs. Il disparaitra comme il m est apparut si bien que quand je repense a cette scene aujourd hui, je me demande si elle a vraiment bien existee. Lorsque j arrive a Congjiang, a Sanjiang, ou a Longsheng, la tranquilite des villages yaos et dongs laisse place a l agitement inutile des villes, a ceux qui cherchent un sens. L homme m apparait alors en groupe dans sa grande detresse cherchant a se rendre interessant et insuportable en taquinant le voyageur, trahissant une nouvelle fois quelques resurgences xenophobes. Pourtant la encore se cachent quelques etres d exception tapis dans la masse de ces gens simples toujours prets a vous aider et a vous surprendre. C est dans ce contraste que j evoluerai jusqu a Yangshuo, par une route plus rapide, entre douces rencontres et invitations furtives au coin d un feu sechant quelques feuilles de the pendant que bebe dort sous ses couvertures. La simplicite est toujours bonne et la raison jamais ou on croit qu elle se cache. Lorsque plus loin, un mendiant me pointe du doigt les cieux contre quelques yunans pour se saouler, j utilise cette carapace de l occidental qui n a de compte a rendre a personne et surtout pas a celui qui abuse de Dieu pour amadouer un pecheur qui se cherche. Il a deja passe son chemin et j ai deja eviter son regard lorsque je me retourne et le rappelle a nos destines en lui tendant un paquet de biscuits. L homme surpris veut me donner son pull en echange. C en est assez pour aujourd hui, je me reveille avant d aller me coucher et replonge dans ce voyage ou l inconnu m attend.
Il y a de ces illusions que l on persiste a croire parce qu elles vous encouragent a continuer. Voir l unique vert de la carte de l autre cote de la riviere Rouge etait l une de celles la parce qu enfin, le chemin allait devenir plat. Simple incompetence de cartographes qui considerent les regions karstiques comme denuees de deniveles, pauvre entreprise d un voyageur a velo qui oublie que la Chine est constituee aux trois quarts de montagnes et de deserts, pitoyables Proust et Niegel qui gemissent dans le fond des saccoches en me rendant l effort plus eprouvant encore. Vert, tu es definitivement la couleur du diable.
Ce voyage finit par m user, me marquer, et m eccorcher. Je collectionne les plaies qui cicatrisent difficilement. Je casse 4 fois la bequille de mon velo qui rejette definitivement la charge de son poids et casse une nouvelle fois la manette de changement de vitesses arrieres alors que mon pneu avant crie la douleur des cicatrices qui le marquent depuis quelques centaines de kilometres. J emmene mes illusions paitre au sang pendant qu il en est encore temps parce que, de l autre cote de la riviere Rouge, en effet, tout change bientot. Le climat se deteriore et j essuie les averses d un hiver encore bien present. Le soleil des vertes vallees de cocotiers et de bananiers laisse place a un froid humide qu apprecient champs de ble et de colza lorsque les montagnes leurs laissent un peu de place. Je ne vous parlerai pas de ces interminables montees, elles me delivrent pour mieux me reprendre, m entrainent vers des cimes oubliees et me recrachent lachement le temps d une courte descente. Je les aime fidelement pourtant, n osant pas avouer que je les cherche bien. J apprends aussi qu il y a des questions qui ne trouveront jamais reponse et je ne cherche pas a savoir pourquoi tout cela, j avance et c est deja bien. Je me contente de l espoir de trouver un village ou pouvoir manger et dormir, de quelques metres carres ou envisager de planter la tente avant de repartir.
La route m ecarte de mes considerations philosophiques, de mes problemes d existence et de mes recherches interieures et me rapproche des autres, de leur ignominie et de leur bon coeur. Pour l heure, les choses sont simples : je suis epuise et je veux dormir. J ai fait 20km, il est 14h, il pleut et voila que je me souviens que je n ai pas manger depuis hier matin. Je me surprends pourtant a trouver cette journee bien belle et je souris a ces adolescents qui, en rang d onions encore bien rouges lancent des “hallo” intempestifs a l etranger qui passe. Ils tombent bien, je cherche un hotel et execute un demi tour qui fait fuir le premier rang tandis que le second n a pas le temps de reagir. Je leur presente mon dictionnaire de poche et lache un maladroit “liguan” (hotel). Bientot, un couple d adultes arrivent. Sous l emprise de la fatigue, je crois reconnaitre ma charmante crepiere cambodgienne pourtant laisse 4000km plus tot sur le bord d une route. En tous cas, elle a bien son sourire. Je prends ca comme un signe presque divin et me laisse aller a ses bons vouloir. Au dela de “bonjour” “francais” et “combien ca coute”, je ne maitrise plus la conversation donc je me laisse aller au son d une douce melancolie qui m invite au reve. Un signe de la main et l on me sert deja a manger sous le regard ebette d une petite centaines d etudiants qui voient un etranger “pour de vrai” pour la premiere fois. La scene ressemble tristement a une scene de foire ou l on donne son os a l ours pour que sagement il puisse rester l emprise des regards de ceux qui ont paye leur billet. Pourtant, le spectacle est gratuit et on frole l accident lorsque des gosses montes sur le toit pour mieux apprecier la scene manquent de tomber. Je ne reagis meme plus parce qu il y a des jours comme ca ou je leur pardonne, me rappelant que probablement, a leur place j aurais fait pareil.
Au moment de payer, on m indique le seau ou je suis invite a me laver les pieds et les mains avant d aller dormir. Un lit m attend. Tout devient alors compliquer a expliquer : “Je ne suis pas pauvre, je veux payer mon repas, je ne veux pas vous deranger”. Il est deja trop tard. Je m effondre sous la couette humide, reveille tantot par la pluie, tantot par les rats qui s en prennent a mes saccoches, tantot par les curieux qui sont a ma fenetre. Il est 17h quand le maitre des lieux, Monsieur Lo me sort de mon monde comme on extirpe un flaneur de son chemin. 100 enfants sont au dehors et j ai droit a une ruee d applaudissements pour enfin accepter de refaire mon apparition. Le rideau est tire, je reviens vite a la realite parce qu au dehors qui devient dedans, la police est la et me demande des comptes. Ils sont accompagnes de 3 professeurs d anglais qui doivent avoir le niveau d un eleve de 6eme et je reponds aux questions avec le sourire. La sentance que j attendais tombe enfin :
“-Vous ne pouvez pas rester chez ces gens. Vous ne pouvez pas rester dans ce village. Vous devez partir!”
Poliment, je demande ou se trouve le prochain hotel.
“-A 70km, peut etre 100″.
“-Mais il est 17h… N y a t il vraiment pas d autres solutions?”
Apres quelques minutes, on m indique qu il y a bien un hotel gouvernemental a 5 yuans la chambre ou je suis conduit sous grande escorte.
“Cela vous convient il?”
“Ai je le choix? Vous me dites que telles sont les regles de votre pays et que je ne peux y echapper. Si vous voulez bien, je dormirai donc ici”
Piquee d orgueil et d amour propre, la policiere se sent la cible de mon jugement qui ne rappelle que les faits. L espace d un court instant, je la vois maudir son uniforme et me lancer :
“Viens, on va manger!”.
En petit comite d une dizaine de personnes, je suis alors invite au plus orgiesque des repas ou les coupelles remplacent les bols, les bols les plats et l on pioche dans la plus pure tradition chinoise, tantot ici, tantot la. Au terme de ce festin, on m implore de rester chez Monsieur et Madame Lo qui ne demandent que de m heberger pour la nuit. Pour l heure, je suis invite a rencontre le directeur de l etablissement scolaire et ce n est que le lendemain dans l apres midi, apres quelques repas et de francs sourires que je repartirai, le coeur remplit d une sincere envie de pleurer tellement l invitation etait belle et simple, franche et naturelle.
Les jours suivants ressembleront a ceux la. Il y aura le musicien et ses repas, la professeur d anglais qui voudra m inviter pour la nuit, l instituteur qui m invitera en classe, l hoteliere qui fera un detour de 7km pour m indiquer mon chemin, m obligeant en route a une derniere invitation a manger chinois : du singe au petit dejeuner, la banquiere qui fera le tour de la ville pour me degotter la banque qui change de l argent, les australiens et leur vendredi saint, ces gosses a velo qui manquent l ecole pour m indiquer mon chemin, et puis tous les autres que j ai devance et a qui j ai dit “non merci, j ai deja manger”.
Je traverse pourtant l une des regions les plus pauvres de Chine et la pluie appauvrit encore l image qu on peut avoir de cette region. Pourtant, ici, les montagnes sont majestueuses et les coeurs a leur image!
“Viens, maintenant, on va rouler”.
La nuit d avant mon arrivee en Chine, j imaginais tout rouge communiste et bleu uniforme. J imaginais etre reveille au son des hauts parleurs qui diffusent la propagande.
Pourtant, depuis que je suis la, c est tous les matins pareil a cela pres que pareil n a jamais la meme odeur, jamais la meme couleur, jamais le meme bruit. Ce matin encore, je me suis leve aux chants des coqs qui commencent comme tous les matins apres que le karaoke d en bas ait fini de resonner dans ma tete. Meme eux chantent faux. Cette nuit encore, j ai peu dormi.
Je mets un oeil dehors et referme vite le rideau. La fumee de charbon se mele encore au brouillard et j ai bien une heure devant moi. Une heure pour une nuit. Et puis tout eclate enfin comme un bourgeon qui ne demande pas son reste. La vie qui n avait ete qu en suspend reprend. Ce matin encore, les enfants chient face a la route, les femmes prennent le chemin du marche, les autres celui du champ. La ville est sombre et il fera froid jusqu a 11 heures. Les vieux fument leur pipe a eau, les vieilles n ont pas le droit de l etre et s atelent aussi a l ouvrage. L eau coule dans le caniveau, celui la meme d ou l on puise l eau pour le the que je viens de boire. Le riz est deja dans mon bol, ce matin encore, je n ai pas compris que ce n etait pas pareil. On crache, on se raconte ce que l on ne s est pas dit la veille, on parle de l etranger qui a passe la nuit la et qui repart.
D un village a l autre, le ton est different et ne va pas necessairement de paire avec la couleur de l apparat. Elles sont belles ces dais avec leur grand chapeau, elles sont belles ces miaos avec leurs froufrous de toutes les couleurs, ils sont beaux ces paysans dhongs qui font corps avec le buffle a penetrer la terre pour que le riz pousse encore.
Il parrait qu ils sont tous chinois… et moi je rigole. Et je pars.
Ce matin encore, les malins xenophobes et parfois racistes un peu s amusent de l etranger qui passe la sous leurs yeux qui cherchent a rire en silence. Je deviens parano, leurs regards severes me font peur parce qu ils ont peur de moi. Mon plus beau sourire ne les fait pas flechir, peut etre les fera t il reflechir. Qu importe, nous sommes tous des hommes… et je rigole.
Pourtant aujourd hui encore, pas de quoi rire. La route monte comme tous les matins dans un nuage de poussiere qui m obstrue les bronches. La route est une piste et ca dure depuis 500 km. Mes jambes me font mal parce qu elles ont l habitude. Je me tais et j avance difficilement. Il est 14h30, je viens de terminer cette ascension qui semblait ne jamais finir. J ai su eviter les eboulis, les chutes de pierre qu on dynamite plus haut pour que l on puisse de nouveau passer, les glissements de terrain et chaque lacet me propulse un peu plus en haut. J en arrive a etre fier. J ai fait 40 kilometres en 6 heures. J ai faim, la carte est fausse, je demande mon chemin et l on m offre un repas. Merveilleux moments que ces invitations faites en silence. Tout le monde se comprend.
La, c est pour un combat de coqs dans le fond d une cour d un village dai. Ici, je participe a l organisation d un festival dans un petit village miao. La, j avais faim, ils m avaient offert le couvert. Non, ceux la n avaient pas peur et moi non plus.
Et puis, je poursuis parce qu il le faut. Atteindre un but qui n a que peu d espoir par un chemin qui en a tant. Je suis epuise. J ai faim encore et je commence a avoir froid. Je ne sais pas ou je suis puisque les cartes sont fausses. Je ne sais pas ou je suis puisque personne ne sait me dire si le prochain village est a 2 ou 40 kilometres. Je ne sais pas et c est tant mieux. Je continue donc et je crois que je pourrais dormir la au bord de la route parce que je n ai plus de force. J arrive enfin dans ce qui peut devenir un endroit de vie pour une nuit le temps de repartir et que tout recommence. Pourtant, l epiciere qui me vend sa bouteille me pique d orgueil par son manque de respect. Je ne dormirai pas la. Cette fois, je sais, il est 18 heures, j ai fait 70 km, la nuit tombe dans 2 heures et 37 km me separent de la prochaine ville. Je pars.
Je traverse encore et encore ces rizieres en terrasse dont les couleurs argent virent a l or en fonction du moment de la journee. A cette heure, toutes les terrasses sont noires. Il fait froid, je suis trempe de sueur et la nuit est bien installee. Voila 10 heures que je roule et 10 kilometres d une derniere ascension me separent de Luchon. Il est 21h30 quand j arrive. La, je saute dans les bras d un musulman ouigour a qui j achete quelques brochettes de mouton en echange d un “Salam”. Qu il est bon de retrouver quelqu un qu on semble avoir deja croise quelque part. Je me rechauffe aux braises de son barbecue a roulettes et nos yeux se racontent l ailleurs du sable et des echos d orient. Demain matin, encore, ce ne sera pas pareil. Chine, tu me rends heureux!