Foutu Vietnam, je suis encore sur tes terres et tu me manques deja. Caprice d un visa qui se decompte, caprice d un bout de papier qui vous oblige a y aller, a pedaler parce que vos jours sont comptes. Je pedale donc et pour la premiere fois, j ai le sentiment de fuir tes rires. Je m oblige a ne pas ecrire pour laisser la plumme se liberer et l esprit vagabonder. Je m oblige a de belles pauses pour laisser le velo avancer et le corps s executer.
S obliger, compter le temps… Quelque chose ne va pas, je dois repartir!
Je pars de Dalat. Il doit etre 14h. Je quitte le marche anime. Le sang pissant, le hachoir tombant, la carpe s agitant, les poules s excitant, le chien n aboyant plus depuis longtemps. Morts agonisantes pour le compte des vivants.
C est plein d optimisme vraisemblablement que je decide de faire les 120 km qui me separent de la prochaine ville. Partir a 14h afin d effectuer une telle distance, partir sachant que la nuit tombe vers 17h, c est avant tout l insoucience qui guide mon choix. Mais c est le genre de decisions que l on peut se permettre de prendre en voyage, quand on est seul parce que… parce que le chemin se dessine par vos volontes, et que, plus elles sont folles, plus elles semblent vous appartenir.
Le moyen aussi de croire que l on decide de son voyage et qu il ne prend pas le dessus sur vous. En suis je si sur?
Saigon arrive enfin. Les avenues communisantes sont deprimantes et je cherche le charme a donner a l endroit. Pourtant, j y retrouve Gys et Manu rencontres en Inde (www.nomades-solidaires.free.fr). Nous commencons nos journees dans les cafes a cyclos et les terminons dans les bars des petites ruelles, a tenter de se faire une place au milieu des poivraux qui tentent d oublier. La police communiste veille dans chacune de ces petites arteres. On se fait discret mais on retrouve dans ces endroits populaires ce que nous sommes tous venus chercher ici : un peu de vie!
Manu me rejoindra dans quelques jours, je pars encore, pour le Delta du Mekong cette fois. Mytho n a rien d attachant et le traffic reprenant le dessus sur la joie de la decouverte, je prends la petite route qui borde la riviere. On l indique comme la numero 864, une double voie dont le traffic s epuise rapidement et pour cause! La grande route se transforme en route, en piste de terre par endroit puis en piste goudronnee par endroit, en piste sableuse par endroit puis en sentier finalement. La largeur de mon chargement m oblige a descendre regulierement du velo pour ajuster la trajectoire ou croiser un autre cycliste… J adore! Le calme revient mais les viets sont partout encore. Perdu au milieu de nul part, une epicerie et la une ecole. C est plein de vie, plein de jeunesse, on en finit pas de rire meme perdu au milieu de nul part alors, je rigole aussi!
Le sentier s arrete la. Pas de pont, plus de pont et un canal a traverser. Qu importe, une barge fera l affaire… J arrive enfin a destination : Cai Be. Une derniere barge me largue au milieu du marche. Le hachoir hache toujours, la carpe s epuise, le chien n aboye plus et moi, je tente de me frayer un chemin parce que je dois continer a pedaler!
Cantho arrive enfin. Ses marches flottants sont un plaisir des yeux. De bon matin, je prends le velo et me voici reparti sur l eau. Ici, l ananas se stock, le sucre s echange et la vie s organise encore.
Manu arrive en soiree. On repart le lendemain en direction du Cambodge. Nouvelle culture, nouvelles contraintes, nouvelle langue, nouveau visa. Le temps va pouvoir s ecouler encore avant que nous ne retrouvions ces endroits qui deviennent des objectifs : ceux qui nous font l oublier!
Je quittais les filles chamarrees au corsage volontaire et laissais derriere moi le vagissement des pervers qui s efforcaient d asseoir leur virilite a coups de baths. Je quittais la Thailande et survolais deja le Vietnam lorsque mon regard s arreta sur ce Saigon aux avenues bien communistes. Pour un enfant de la generation 76 en France, le communisme etait comme un songe scolaire qu on s efforce de faire ressurgir de sa memoire lorsqu a l occasion de repas de famille, le tonton a la moustache rappelle que “si, ca pouvait marcher” et son propre pere de repondre que “NON, CA POUVAIT PAS MARCHER!”
Je partais sur les routes avec cette idee purement subjective, comme celle qu on accepte d emblee parce qu elle vient de nulle part : Un sourire a la descente de l avion, un “hello” en guise d encouragement et c etait decide, le Vietnam serait GENIAL!
Et puis, ces “hello” au depart de Hue vers Nha Trang, je devais bientot apprendre a les nuancer progressivement, au rythme des kilometres et des journees! Depuis plus d un an, j etais un gars de la route. J allais apprendre a devenir un gars de la route numero 1, voie “rapide” et dangereuse qui s etend sur toute la cote vietnamienne. Le trafic etait intense, harassant et ces “hello” auxquels je repondais d abord allaient vite devenir un enfer. La, tout prend enfin un sens different. Comment renoncer a repondre a un bonjour? comment en arriver la? Etais je toujours dans ce voyage a la rencontre du bonheur ou vivais je dans un monde parralele? Etais je toujours ce voyageur avide et curieux ou devenais je un vieux bourlingueur aigri?
Les questions meritaient une analyse scientifique de la situation pour que je n y perdis pas le sens de ma presence ici. L autoanalyse reprenait pourtant le dessus : “Mais d ailleurs, pourquoi etais je la?”
Je passais la sur cette route comme un jeune chiot, la truffe au vent, avec toute cette precipitation desordonnee de celui qui, justement, ne courait apres rien. Plus encore, je me permettais de juger la nature de ces “hello”, de cette animosite qui m obligeait a m agriper a ma bulle pour contenir l exces de violence qui naissait progressivement en moi. Je l avoue, je me sentais devenir “un caid de la route”, “un voyou de la rue” comme ma grand mere aurait dit.
Parce que voila, j essuyais plus de 1000 “hello” par jour.
Il y avait les “cries” agressifs qui s apparentaient a un aboiement.
Les “montres du doigt” comme on montre un animal de foire a son enfant un dimanche (c etait dimanche tous les jours).
Les “sans fin” qui meme repondus pouvaient s eterniser 20, 30 fois.
Les “d apprentissage”, d abord prononces par le pere ou la mere et reformules par le petit dernier a qui on apprenait qu il fallait parler aux etrangers.
Les “attendez moi, jsuis pas encore arrive” parce qu a l entree du village, on avait vu un blanc a velo et qu on avait criee “hello”, la nouvelle s etait rependue comme une trainee de poudre mais le gars a velo n etait pas encore arrive a la sortie du village qu on l attendait deja pour le lui crier encore et encore.
Que j y reponde ou non, la situation devenait rapidement burlesque et innevitablement, j essuyais les rires et moqueries des spectateurs. Le Vietnamien n aime pas perdre la face, c est un fait. Or, c etait perdu d avance. Il n avait fallu qu un gars a velo pour qu il ne sache plus comment reagir.
Mais il y avait eu aussi ce cantonnier qui m avait jette la pierre et se ventait d un sourire complice aupres de ses collegues. C en etait trop! Je fis demi tour et en vins a lui expliquer les bonnes manieres! J etais alors capable, a coups de bleuf de faire trembler un gars qui faisait bien 20 cm de plus que moi parce qu il savait le bougre qu il avait agit comme un outrageux.
Plus loin, il y avait eu aussi ces gosses qui m avaient poursuivi a deux sur un velo, comme on lancerait un char romain sur l assayant. L un pilotant tandis que l autre muni d un rondin de bois avait decide de se faire la tete du blanc. Demi tour encore, charge de mes 50kg, je me mets en chasse et choppe celui qui fut abandonne par son “ami” et lui colle une bonne raclee.
Plus loin, un militaire se decide a me reclamer de l argent pour avoir surveiller mon velo alors que je faisais un tour sur la plage. C etait juste avant que je ne m arrete pour acheter une bouteille d eau. La femme me reclame 1USD alors que la bouteille en vaut 3 fois moins. Je souris d un air agace par ces reflexes pris a traiter l etranger comme une vache a lait et lui lache mes 5000 dongs en lui extirpant la bouteille des mains. Elle s anime de l animosite necessaire a creer un scandale que je calme vite d un “appel donc la police a moins que tu ne souhaites que je le fasse!”.
Le soir, la fille qui frappa a la porte de ma chambre a 23h03 etait bien plus docile et, vetue de sa seule nuisette, me suggerait des massages maison dont je me souviendrais. J avais repondu comme on refuse une cloppe d un “no thank you” en refermant la porte sur ce visage surpris que je ne la laissa pas entrer.
Il etait l heure de dormir, j etais fatigue!
Voila, c etait mon vietnam quotidien dans un decor sonore entre deux sourires auxquels je repondais aimablement comme pour me rassurer que je n etais pas devenu pire que les plus mechants. Mes propos doivent bien choquer et tant pis parce qu ils sont vrais. Qu on arrete de penser que le Vietnam se resume a Hoi An, Nha Trang, Hue, Saigon et Ha Noi. Dans ces villes, le touriste est roi. Il y mange des pancake a la banane et au chocolat qui vallent trois fois plus cher qu un menu complet dans une ville anonyme mais qu importe parce qu ils sont la en vacances et qu on leur fout la paix pour pas cher!!!!
Ceux la doivent bien penser que j y vais un peu fort et que ma vision est subjective, pensant que les gens sont chaleureux et accueillants. Ils auraient probablement raison parce que mon developpement n aurait pas de sens si j omettais de mentionner ces deux journees qui me conduisirent toute deux en marge de la route principale, en marge de moi meme.
Au depart de Hoi An, je decidais de quitter la cote pour la montagne. Voila 5 jours que j etais immobilise a cause des innondations qui avaient deja fait 47 morts et 22 disparus. Le matin du 6eme jour, je me decide donc a faire un detour de 50km pour eviter les routes submergees par les eaux et repars vers Danang avant de bifurquer pour Dai Loc. Sur la carte de la taille d un timbre poste dont je suis munis, un pont doit me faire traverser la large riviere. Pourtant, les locaux l admettent pour moi, il n y a pas de pont ici, tu dois faire demi tour, 30 km plus bas, tu pourras passer.
La, un pont en construction et cette reconnaissante evidence : Impossible de passer de l autre cote. Je rebrousse donc chemin par les pistes deja empruntees, sous le regard des habitants ayant vus des blancs pour la derniere fois a l occasion de la guerre americaine comme ils l appellent. Les “hello” fusent et ils n attendent pas de reponse pour en rire. Certains se mettent au garde a vous, vieux reflexe de ceux qui ont servi pour l occupant. On me montre des tatouages, des documents, c etait la belle epoque! Je suis la, francais, mais je represente pour eux toute cette periode qu ils n ont pas oublie. On m expose comme une relique, comme un temoignage d un temps passe qui n est le leur que dans les souvenirs de leur reve, parce que pour eux, le capitalisme etoile, CA MARCHE PAS! Et c est leur tonton president moustachu qui le leur rabache dans ces villages ou les hauts parleurs diffusent a longueur de soirees des messages de propagandes empourprees.
C avait ete une bonne experience, je restais sur ma faim de ce vietnam en marge de la route numero 1.
Le deuxieme jour surviendrait comme ces grands evenements que l on n attend pas mais dont on sait qu ils vont naitre prematurement. J etais a Qui Nhon. Il n y avait pas de mango shake ni de pancake a la banane et au chocolat donc pas de touriste. Seul un port de peche anime et une plage ou par dizaines les habitants du bidonville y venaient pour chier et pisser sans impunite ni pudeur. Ils chiaient dans cette mer qui leur servait de garde manger. Je n y comprenais rien et cette ville m amusait parce qu elle etait vraie et pleine de vie. Je m etais alors perdu dans le marche aux fruits et legumes et on ne comprenait pas ce qu un etranger venait faire ici. Ils perdaient encore la face et ca m amusait!
Je repars vers midi en direction de Tuy Hoa. A l heure qu il est, avec un soleil coucher a 17h, je sais que je devrai trouver un endroit ou planter la tente. “Vents de face, chemins de traverse”, je me repete interieurement cette phrase en souriant qui resume mon voyage et decide d emprunter finalement cette petite route a gauche, juste apres le pont. La route devient vite une piste, puis un sentier sabloneux pour deux roues. Elle ne m empeche pas de traverser des villages qui n en finissent pas de se renouveler sans cesse, me rappelant que ce sera dur, ce soir encore, de trouver un endroit libre ou passer inapercu, le temps d une legere nuit. Voila 10km que je m enfonce dans la campagne et voila 10km que j essuye les regards et commentaires amuses des autoctones incredules. Deux gosses me suivent :
“NO STOP!” et me font comprendre que la route que j emprunte ne mene nulle part!
Comment leur faire comprendre que c est exactement ce que je recherche? Je crois m en etre debarasse lorsqu il revienne accompagne d une femme. Eclairee rapidement par une lampe torche, je decouvre un visage d ange qui transpire la bonte, le visage d une mere prevenante qui m implore de ne pas poursuivre. Je ne saurai pourquoi il ne fallait pas. Je ne saurai jamais ou menait ce chemin. Je ne reverrai jamais cette femme et ces deux gosses.
Je demande la plage ou l on tente de me conduire. Deux gosses encore me servent de guide et me font faire 10 km supplementaires. Une fois a gauche, une fois a droite et puis un peu tout droit, parfois aussi. Au loin, la lueur de l ocean et le relief degage me font penser que nous arrivons bientot. Nous passons une derniere riviere, l eau jusqu aux genoux et arrivons dans un village. Tous les habitants sont regroupes sur la route que nous devons emprunter assistant en spectateurs a une scene de menage qui a fait sortir les armes poussiereuses de leur etui. A situation dangereuse, recourt incongru. J arrivais en liberateur! Les spectateurs qui donnaient du poids a la situation se focalisaient maintenant sur le gars a velo qui devenait leur nouveau probleme si bien que la menagere rangea le fusil et qu on trouva une solution au voyageur.
Mon hote s appelait Diep et connaissait deux mots :
l un en anglais : “friend”
l autre en francais : “voici”.
D un voici, il me dechargea de mes bagages et m indiqua le chemin de sa demeure. D un voici, il me proposa un Thra Da. D un voici, il me montra ma chambre. L hospitalite vietnamienne s offrait sous mes yeux.
Je lui etais alors reconnaissant et acceptai l invitation a passer dans le salon. Le salon etait la piece principale de la maison, celle qui, comme dans toutes les habitations vietnamienne donne au dehors par de grandes portes fenetres qui font la largeur de la maison.
Le spectacle pouvait commencer!
On m invita a m asseoir pour un the, et on ouvrit les portes du salon (comprenez, de la maison). Au dehors, pas moins de 50 personnes attendaient ce moment avec impatience. Un etranger etait la, chez leur ami. Ils etaient aglutiner derriere le grillage en attendant que le rideau s ouvre. La nouvelle s etait etendue aux villages voisins et on organisait les transport pour venir voir l animal! Il parraissait qu il venait de France, qu il voyageait a velo. On ne savait plus tres bien et moi non plus. Je me demandais si je n avais pas finalement une tete de chien ou si je ne me transformais pas en homme singe. Ils etaient maintenant une centaine et certains avaient passes la cloture, d autres se disputaient le premier rang, restant toujours a distance convenable de peur que je ne morde, sans doute. J etais bien embarrasse et mon hote commencait a perdre la situation lorsqu il annonca que j etais fatigue et que le spectacle etait termine! MERCI!
23h03, je m endors enfin apres que j aie du lui expliquer que j avais une cherie en France, que je n avais pas l intension de me marier avec sa soeur.
23h30, il me reveille et me fait comprendre que je dois m habiller en me regroupant mes vetements d un “voici”. Quelque chose ne va pas. Quelque chose cloche!
Dans le salon, 3 hommes m attendent. La police est la. On souhaite simplement controler mon identite. Il m est rappele en vietnamien que l hospitalite chez l habitant n est pas autorisee.
Je presente mon passeport. Il est epluche sous toutes ses coutures et je dois justifier l invalidite de mon visa indien puis de mon visa nepalais avant de leur soumettre la page correspondant au visa vietnamien qui est bien valide. C est pas gagne!
Un ptit alcool d hypocampe pour detendre l atmosphere et on m indique ma chambre que je peux retrouver!
Je ne verrai jamais la plage, encore moins la mer.
Moments magiques qui vous font oublier les “hello” elimant et vous rappellent que le bonheur est toujours la, pas tres loin, en marge de soit meme, en marge d une route trop rapide!
Le Vietnam, c est genial!