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Posté le 07-05-2004
dans la catégorie Bonheur au bout du guidon, Chine par christophe

Le temps coule sans raison comme une oraison funebre qu on ne veut pas entendre chantee. Je n ai meme pas encore quitte Guiyang que me voici deja a Kaili. Kaili, ville ou l on vient faire du tourisme sans raison comme l on se trouve dans les rues de Yangshuo sans savoir quoi acheter mais en sachant qu il s agit pourtant d un devoir pour rester dans le rang. Les chinois sont prets a tout pour afficher les lettres de noblesse qu ils viennent d ecrire. Dans les petits villages voisins, les marches des minorites tentent d etre reconstitues par les etales de souvenirs et bientot, quand un car de touristes arrive, on fait tomber jeans et t-shirts, on planque telephones portables et autres marques de richesse pour faire plus vrai, plus pauvre. Il arrive meme parfois de voir des dizaines de chaises a porteurs facon Louis XiV mais sans le style se succeder dans une scene pittoyable mais burlesque afin que Monsieur puisse telephoner de son dernier portable sans etre essoufle et que Madame ne fasse pas couler son rimel sur ses dernieres chaussures de rando North Face triple epaisseur gore tex couleur “lady”, afin de rejoindre par des chemins pentus le prochain village ou on les accueillera a grands renforts de “pas cher mon panier”, “pas cher mon collier”.

Avec la disparition du goudron, je laisse derniere moi ces seigneurs des temps modernes et m en vais jouer au bouffon dans des cours plus modestes. Je retrouve bien vite l authenticite des lieux qui constituent ma Chine et ne me plaint bientot plus d avoir a attendre quelques heures ici et la que la piste soit deblayee de son ebouli ou que son effondrement soit comble. Yongle arrive bientot comme une delivrance et marquera un nouveau depart pour ce periple qui doit me conduire a Yangshuo.

Ici, le temps coule toujours mais avec le sens des choses inutiles. Il coule parce qu il est bon de le regarder passer. La vieille grille grincante coupable de sa mobilite se balance au rythme des caprices du vent. Quelques tourbillons soulevent une poussiere favorable a se plonger dans un monde immaginaire ou la realite se perd. Les cris d enfants jouent au loin avec le silence sans inquieter les quelques habitants de ce village tranquille ou l on enchaine les parties de cartes a l abri d un parassole sans ombre, ou l on dort sur un etale de viande dont le vent ne parvient pas a chasser les mouches. On croque quelques tiges de canne a sucre pour donner un gout au temps et fait lieu de vie ce tas de merde pour lui donner une odeur. Toute petite chose donne alors de l importance a ce quotidien que l on fait sien. Ma route vascille au rythme d une sante qui connait des hauts et des bas sans raison apparante parce que, parfois, lorsqu on est seul et qu on commence a peine a se connaitre, on joue avec un moral que l on croit pouvoir maitriser. Une blessure et la journee sera mauvaise, un rayon de soleil ou un sourire de bon matin et elle sera bonne. Je fleurte avec l interdit, ce pouvoir que ceux qui ne veulent pas apprendre jugent surnaturel et je retrouve bien vite une humeur volontaire a la decouverte et a la rencontre. Il est la en bord de route et me regarde passer. Jamais de ma vie je n ai rencontre un etre si beau, beau comme un diable et qui porte un crussifix autour du cou. Je ne suis pas sous le charme, je ne cultive pas derriere cette vision une homosexualite ehontee mais je reconnais pour la premiere fois de ma vie un individu pur qui m apparait comme une divinite. Il doit avoir a peine 20 ans, le visage sublime, le regard lumineux et percant, le sourire complice, il declanche en moi le declic de ces moments qu on croit deja avoir vecu quelque part mais pas ici et donc forcement ailleurs. Il disparaitra comme il m est apparut si bien que quand je repense a cette scene aujourd hui, je me demande si elle a vraiment bien existee. Lorsque j arrive a Congjiang, a Sanjiang, ou a Longsheng, la tranquilite des villages yaos et dongs laisse place a l agitement inutile des villes, a ceux qui cherchent un sens. L homme m apparait alors en groupe dans sa grande detresse cherchant a se rendre interessant et insuportable en taquinant le voyageur, trahissant une nouvelle fois quelques resurgences xenophobes. Pourtant la encore se cachent quelques etres d exception tapis dans la masse de ces gens simples toujours prets a vous aider et a vous surprendre. C est dans ce contraste que j evoluerai jusqu a Yangshuo, par une route plus rapide, entre douces rencontres et invitations furtives au coin d un feu sechant quelques feuilles de the pendant que bebe dort sous ses couvertures. La simplicite est toujours bonne et la raison jamais ou on croit qu elle se cache. Lorsque plus loin, un mendiant me pointe du doigt les cieux contre quelques yunans pour se saouler, j utilise cette carapace de l occidental qui n a de compte a rendre a personne et surtout pas a celui qui abuse de Dieu pour amadouer un pecheur qui se cherche. Il a deja passe son chemin et j ai deja eviter son regard lorsque je me retourne et le rappelle a nos destines en lui tendant un paquet de biscuits. L homme surpris veut me donner son pull en echange. C en est assez pour aujourd hui, je me reveille avant d aller me coucher et replonge dans ce voyage ou l inconnu m attend.