mai
22
Posté le 22-05-2004
dans la catégorie Bonheur au bout du guidon, Nouvelle-Zélande par christophe

J avais bien hesite avant d atterir ici sur ce coin de terre au milieu de l ocean, ile des antipodes au grand nuage blanc. Tout etait alle tres vite si bien que je ne m etais meme pas rendu compte que je venais de tourner ma page asiatique. Voila pres de 2 ans que je n avais pas vu tant de blancs attroupes dans un seul endroit. Je crois d abord a un rassemblement de touristes mais non, ceux la vivent ici et sont chez eux. Il y a cela de choquant auquel je n aurais pas pense si j etais venu directement. J avais vu defile dans un ordre parfois approximatif les arabes, les perses, les indiens, les asiatiques et voila qu aux antipodes je devais trouver des semblables. Ce bout de terre avait quelque chose d etrange, quelques maoris en moins qui m auraient pourtant permis de me sentir davantage de ce monde. On y marchait au pas, on n y mangeait pas dans la rue, on n y vendait pas ses productions pour survivre, on s y melait pour ressembler a tout le monde et lorsqu on m eut bientot rappele qu il ne fallait pas traverser lorsque le bonhomme etait rouge meme quand il n y avait pas de voiture, lorsqu on m eut averti que le port du casque etait obligatoire, lorsqu on m eut fait comprendre qu ici aussi il vallait mieux marcher dans le sens convenu plutot qu a contre courant, j avais voulu leur crier comme pour les reveiller qu avant qu on eut appris a les tracer, les cercles n avaient pas des rayons egaux. J avais voulu les prevenir du complot, leur enseigner l esprit des lois d avant.

Je me remets de ces premieres impressions hatives et apprecie avec consideration l accueil qui m est reserve par une famille de francais ayant decide d etablir domicile a Auckland. Il fait bon de renforcer l esprit de resistance en pays conquis. Et bientot, je reprends l avion pour debuter mon aventure kiwi dans l ile du sud a Queenstown.

Renseignements pris, je file plein nord par une vieille piste qui doit me conduire a Wanaka. J aurais du normalement prendre plein nord mais le message sur la porte blindee et surelevee qui barrait mon chemin semblait clair : KEEP OUT! Je devais alors voir a quoi ressemblait Macetown, village abandonne de pionniers en manque d aventures, venus pour faire fortune en cherchant l or, et envisager une voie plus pentue reservee aux randonneurs pour atteindre mon objectif. C etait Bret et ces amis que je devais rencontrer le matin du deuxieme jour et partager avec eux un petit dejeuner reconfortant. La veille, j avais traverse par 50 ou 60 fois peut etre cette foutue riviere, me gelant les membres jusqu a ne plus les sentir, ne sachant comment les rechauffer. Ceux la avaient encore le regard brillant de ceux qui croient pouvoir decouvrir sous cette pierre la, ou celle la peut etre, la pepite qui les rendra fortunes. Ils avaient ce brin de folie qui les rendait homme. Bret devait m apprendre que je faisais fausse route, que le sentier dont je parlais n etait plus emprunte depuis longtemps. Il m accorda qu on aurait du me prevenir en bas, a Queenstown et m encouragea cependant a faire demi tour, a traverser mes rivieres de nouveau, et a passer le velo de l autre cote de la porte.

Le fameux Bret cru meme bon rajouter :

« De toute facon, tu n as rien a perdre! ».

De l autre cote, comme si cette barriere interdite cachait un paradis, je decouvrais une immensite lumineuse, un air de montagnes sacrees, l endroit que je sentais avoir toujours cherche. L herbe etait jaune, les pentes assez douces bien qu il eut fallu pousser sur toute l ascension et traverser un nombre incroyable de guets. Lorsque vint le soir, je me sentis comme seul au monde, les sens de nouveaux en eveil, ceux qui me permettraient de sentir un vent qui se leve, un bruit annoncant un visiteur, une odeur me ramenant a d autres souvenirs, me plongeant davantage encore dans cet etat de bonheur qui vous ennivre et vous rend humble devant une nature puissante parce que belle. Le soleil avait perdu de sa douceur et le froid s installa bientot pour la nuit. Emmitouffle dans mon duvet, le regard parfois en dehors de la petite ouverture de ma tente pour apprecier un ciel etoile de l hemisphere sud pour mieux imortaliser l instant, je ne sentais pas que le danger guetait bientot. Au matin, je me rendais compte que j avais peu dormi. Jamais je n avais subit un tel froid et sans mon equipement j y serais probablement reste. Mon petit orteil du pied droit a du mal a se reveiller et souffre encore des traversees de la veille, la chaine du velo est gelee et ne parvient pas a entrainer sa roue, la tente est recouverte d une epaisse couche de glace produit de la condensation et du froid, ma gourde metallique a explosee et le gaz de mon rechaud hesite a s activer. Il a gele a -15C.

Au matin, la montagne est recouverte de cristaux blancs et le petit torrent que je dois traverser encore est gele dans ces recoins les plus tranquilles. Les pieds laceres je me lance dans une nieme traversee et paralyse, je m effondre sur l herbe gelee qui me les brule un peu plus encore. Cette fois, j attends que le soleil passe de l autre cote pour envisager une nouvelle tentative. C est a ce moment qu un petit avion survolla ma situation et atterit non loin. Je fus bientot rejoint par un paysan qui peu soucieux de savoir comment je n y etais pas reste par un tel froid, me repprocha d avoir traverse ces terres et m averti :

« Celles sur lesquelles tu te trouves maintenant appartiennent a un proprietaire qui ne te laissera pas passer et t obligera a faire demi tour. »

Comme m avait dit Bret, je n avais rien a perdre et au point ou j en etais, je ne pouvais plus me permettre de faire demi tour. L autre paysan arriva bientot, lui et ses 30 chiens pour un accueil dont je me souviendrai :

« T es bien un E…. de francais, typiquement arrogant et ignorant! ».

Et me demanda soit de faire demi tour, soit de payer 100 dollars.

J aurais aime lui expliquer ce qu « arrogance » signifiant, lui indiquer que l ignorance etait une vertue. J aurais aime lui rappeler que quelques maoris auraient bien du lancer a ces ancetres ces memes propos mais je preferais ruser et passer mon chemin sans payer, me souvenir en silence et le sourire aux levres ces quelques propos de Montesquieu :

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire: « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: « Gardez-vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne! ». »

Cette terre etait belle, tres belle et je m elancais dans l attente de quelques aventures a venir en gardant en tete qu ici peut etre, je me sentirai plus proche des chercheurs d or que des paysans. Les chemins se succedaient et personne ne comprenait vraiment pourquoi je ne voulais prendre la route principale, celle qui convient a tout le monde. C est que je me bornais a penser que la ou il y avait des pieux a arracher, il y avait des sourires a planter!


(0) Commentaires