Ah l’Amérique ! La Terre des possibles !
En empruntant la route 340 qui pointe vers le petit comté de Lancaster, on admet de tourner le dos à la modernité des grandes villes de la côte Est. Mais on ne peut renier du même coup Philadelphia. Car c’est à la fin du XVIIème siècle dans celle que l’on surnomme « La ville des premiers », au cœur de la Pennsylvanie, sur les terres de sa colonie que William Penn, le chef de file des Quakers – la « Société religieuse des amis », y accueillit tous les laissés-pour-compte de la vieille Europe, leurs idéaux pour seuls bagages, l’Utopie en bandoulière. Chez lui, on appliquait les préceptes du gouvernement d’une société idéale qui servit de modèle à la Constitution, rien que cela. Beaucoup de citoyens américains vont même jusqu’à penser qu’il inventa à lui seul le Nouveau Monde. Une chose est certaine : c’est grâce à lui et au nom de la liberté si les Amish, chrétiens anabaptistes originaires de Suisse puis d’Alsace mais en rupture avec leur temps, trouvèrent refuge dès 1681 en Amérique.
Ils sont aujourd’hui 200000 répartis sur 22 Etats mais c’est surtout autour de Lancaster qu’ils se sont fixés. Par les fermes exemplaires et les champs de maïs et de tabac religieusement travaillés trouve-t-on encore le souvenir de leurs terres natales dans les noms qu’ils ont donné à leurs bourgades : New-Holland, Manheim, ou encore Strasburg. En arrivant à celle de Paradise, le voyageur ne s’y trompera pas et respectera la première règle Amish : « Ne te conforme pas au monde qui t’entoure ! ». La conciliation n’est pas possible, ni dans un sens, ni dans l’autre. Au Paradis ? Des travailleurs austères qui conservent le regard fixé sur l’horizon de leurs sillons. Quand bien même l’étranger essaierait de forcer le contact, le Amish pacifiste ne lui tendra ni une Bible, ni un bulletin d’adhésion, mais une brosse en proposant : « Il faut étriller les chevaux et préparer les harnais, nous allons au champ ! ». C’est ainsi : On naît Amish, on ne le devient pas.
En n’utilisant ni la voiture, ni l’électricité, ni la télévision, ni la radio, ni la violence, les Amish ne choisissent pas gratuitement le chemin de l’ascétisme. Ils suivent un style de vie qu’ils veulent le plus proche possible de celui suggéré par les Evangiles. Ils se déplacent aussi en calèche qu’ils appellent « buggy », de couleur grise car elle reflète l’égalité de tous ; parlent entre eux un drôle de patois allemand et finissent souvent leurs prières par « Alles zur Gottes ehre – Pour la gloire de Dieu » car ils maitrisent également le haut-allemand employé pour la pratique des offices religieux et la lecture de la Bible. Ils portent des costumes stricts et sombres, symboles de leur foi. Pour les hommes, des vestes sans revers ni poches extérieures, et qui se ferment par des crochets et des œillets – les boutons considérés comme marques de raffinement, sont proscrits. Des « pantalons à porte de grange » comme ceux des marins, soutenus par des bretelles. Des chemises unies. Des chaussures noires. La barbe, longue de préférence, comme celle d’Aaron – frère de Moïse – qui recouvrait ses tuniques. Les robes des femmes aussi sont longues. Un tablier ou une cape complètent généralement l’uniforme. Elles ne coupent pas leurs cheveux et les rassemblent en chignons sous une coiffe en organdi blanche. Les époux ne portent pas l’alliance. La première épître aux Corinthiens aidera aussi à admettre que « … la femme est la gloire de l’homme… ». Le divorce et l’homosexualité ne peuvent exister. D’une communauté à l’autre, les codes peuvent être légèrement différents mais leur finalité reste la même : obéir à l’Ordnung et se rapprocher de Jésus.
Mais les Amish savent adapter les austérités et les ravissements de leur foi afin de servir les valeurs du travail. Il leur est ainsi possible d’utiliser des groupes électrogènes pour fabriquer leur électricité ou du gaz en bouteilles pour les chauffe-eaux, les cuisinières ou les réfrigérateurs. « Ne pas être raccordé au réseau » devient une interprétation de la première règle mais Amos et Malinda Smucker qui sont les rares Amish du comté à avoir développé un service de chambres d’hôtes tout confort à air conditionné en conviennent : « Nous n’avons pas le téléphone mais utilisons les cabines du domaine public, nous ne possédons pas d’automobile mais acceptons le service de nos voisins anglais (c’est ainsi que les Amish appellent ceux qui ne le sont pas), parce que nous devons bien vivre dans ce monde même si nous n’en sommes pas issus ! ». Puis comme tous les mardis après-midi, Amos s’en retourne travailler : excuse louable et évidente qui permet d’écourter l’échange avec l’étranger, certes. Mais Amos est chauffeur de buggy pour le compte d’une petite entreprise qui organise des tours pour les touristes et pose même en photo pour l’occasion. Il y va deux fois par semaine. Le reste du temps, il aide son fils aîné revenu sur la ferme et construit des ponts de bois dans son atelier à destination du continent. Ils sont ainsi plus de 1500 entrepreneurs dans le comté de Lancaster à réaliser plus d’un million de dollars de chiffre d’affaires par an. Depuis l’augmentation considérable du prix des terres, il est presque devenu impossible à l’ensemble des générations d’une famille de vivre du seul fruit de l’agriculture. Mais qu’importe, le « Amish business » se porte bien et les produits de qualité bénéficient d’une excellente renommée. Ils sont aussi généralement moins chers car les Amish ne cotisent pas au régime de sécurité sociale. Et aux entreprises « anglaises » qui se plaignent de cette inégalité, Malinda rétorque : « Les Amish payent suffisamment d’impôts comme ça surtout s’ils contribuent au financement de la guerre en Irak ! ». Mais la communauté est victime de son ouverture et il devient de plus en plus difficile de contenir l’étranger au dehors.
Preuve en sont les panneaux publicitaires qui bordent les routes du comté d’« Amishland » et finissent toutes par mener au Visitor Center. On suggère par exemple au voyageur d’expérimenter la vie amish en poussant les portes de l’unique ferme ouverte au public. A l’arrivée il sera accueilli non par un fermier mais par un guide qui s’excusera de la proximité de la grande surface et du parking attenants en expliquant que la ferme n’est plus exploitée depuis 40 ans mais qu’elle est bien authentique. En gambadant entre les moutons en plâtre et les poules en plastique, l’explorateur rejoindra l’école reconstituée au fond de la cours, derrière les silos et les hangars. Il essuiera les bancs de son jean en se souvenant peut-être d’où il vient. Il apprendra de la bouche de son hôte que la classe n’a jamais accueilli un seul élève. Mais ce dernier le consolera vite : « Elle fut construite par de vrais Amish ». S’il doute encore, il pourra acheter poupées, quilts, et cigares faits main du tabac de la région dans le magasin de souvenirs clôturant la visite. Les Américains de passage sont généralement touchés par autant de générosité. Et il faut sans doute venir d’Europe ou d’un autre temps pour ne pas succomber. L’étranger qui se demande où sont cachées les caméras devra aussi se souvenir du tour joué à la communauté lorsqu’elle dut subir le sarcasme de la téléréalité. Fin juillet 2004, « Amish in the city » mettait en scène à Hollywood cinq jeunes Amish du comté afin de leur faire goûter la vie de l’autre monde. Au programme : visite du haut d’un gratte-ciel et shopping sur Rodeo Drive. A chacun son Expérience.
CC pour VSD.
Toutes les photos faites dans les communautés américaines sont de Cyril Bitton.
Pour poursuivre le voyage : c’est [ici]
un vrai plaisir de pouvoir illustrer cet évasion à laquelle vous nous avez fait participé !
merci pour ce rêve offert au fil des pages !
Votre livre sur mes genoux, ouvert sur la route des utopies de Lancaster county, votre merveilleux blog à mes cotés, ambiance music road, … je poursuit depuis la France mon voyage aux USA dans une partie de ce merveilleux pays que je n’ai que partiellement visité. Mon rêve, le traverser d’Est en Ouest dans une Classic Car. Merci Christophe de partager tes aventures avec nous.