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Posté le 13-06-2004
dans la catégorie Bonheur au bout du guidon, Chili - Argentine par christophe

Il existe de ces terres manquant de pudeur, de ces terres vierges qu on croirait faciles. De l autre cote de cette chaine qui me fait peur au depart de Santiago, je retrouve quelques vallees du nom d Uspellata, de Calingasta ou d Iglesia, me voici plus rapidement que prevu en Argentine.

Au bout de trop de jours de solitude, j arrive a Rodeo. Quelques chevaux stationnent au dehors, une epiciere passe, et mes voisins de table portent un regard amuse a ma monture. Je crois entendre l harmonica d Enio Moricone, le battant des portes du saloon, les bottes qui resonnent mais ce doit etre l effet du vino tinto Finca Natalina, le meme qui me conduit a verser sur le papier ces quelques mots…

Mardi 29 juin…

Manque de reperes. Creation de reperes. Reperes en forme de leurres. Ces derniers jours sont sortis des monts solitaires. Seul. Eperduement seul a songer en ces terres. Terres vierges et isolees, terres sans repere. Il me faut en creer pour rester en vie et pourtant pas de vivant, pas d homme. Pas d homme que je cherche dans ce sol poussiereux comme pour me rassurer que je ne suis pas le premier, comme pour me laisser croire que devant, dans 10, 20 kilometres peut etre, je retrouverai quelqu un a qui parler. Mais non, ils me l avaient dit ces hommes d il y a quelques jours deja, c est une vieille route inca, les premiers sont bien vieux. Mais les derniers alors? S il n y avait une route, je ne saurais croire que quelqu un est deja passe ici. Meme en plein sahara je faisais ma rencontre quotidienne mais ici, le temps semble arrete, il n y a rien! Pas meme un nuage. Je donnerais une journee de ce voyage pour voir un nuage aujourd hui. Ils indiquent un beau temps ou une pluie a venir, ils indiquent la direction du vent, proposent de l ombre, racontent des histoires, dessinent ce que vous suggere votre imaginaire. Les nuages savent accompagner en silence le voyageur, le conseiller pour une halte ou l obliger a s arreter. Ici, le ciel ne me dit que bleu. Le soleil est si fort que je ne regarde meme plus dans sa direction pour m aider a m orienter. Ivre de solitude, en manque de repere, je suis a la derive sur cette route sans nom. Le vent aussi me joue des tours lorsqu il change de sens au lever de lune, au coucher du soleil, lorsqu il me reveille par dizaine de reprises en pleine nuit jusqu a devenir le seul allier de ma folie. Quand les frottements de mon pantalon, le tappement du lacet sur la chaussure, le battement de mon propre poul font croire a quelqu un qui vient, a un homme qui marche, je comprends ue le vent conduit definitivement mes erreurs vers des monts furieux ou l angoisse de la solitude vous confirme que vous n etes pas homme pour rien. Ne reste plus que la lune qui par chance n est pas nouvelle et reflete pleine mon ombre sur ce sol desert lorsque confronte a mes perpetuelles interrogations j avance encore par une nuit froide mais belle.

Chaque fois un bivouac, chaque fois une vie volee tellement on la sent precieuse.

C est donc avec bonheur que je retrouve ma ptite epiciere qui en ce dimanche, m ouvre en secret son commerce d un geste complice afin que je puisse me reapprovisionner. Les jeunes de la place m apparaissent sous des jours delicieux et soignes. Tout devient plus doux que d habitude et mon retour a la civilisation est un delice que les gens de ce petit village semble m offrir comme si pour eux, tout continuait comme hier d une riviere au flot tranquille. Nouvelles sous vino tinto Finca Natalina, nouvelles sous solitude battue par un retour au contact de l homme. Nouvelles au contact du bonheur…