« Quelle ville utopique de Floride a finalement vu le jour en 1996 après 30 ans d’attente ? » demande ce soir-là Pamela en exhibant la carte du jeu Trivial PursuitTM à l’assemblée réunie autour d’elle. Et l’assemblée de répondre en cœur : « Celebration ! Notre communauté !».
Ils sont peu à être présents, quelques dizaines d’habitants seulement sur les 10000 qu’elle compte. Mais, avec beaucoup de fierté et un peu d’excitation tout de même, Pam annonce enfin ouverte la première soirée dédiée à l’Histoire de Celebration – celle que l’on surnomme partout en Amérique : « la ville de Mickey ». Elle remercie aussi le généreux donateur de la carte du jeu, première pièce du musée qu’elle souhaite voir consacré à sa ville. Les Américains ont un rapport à l’Histoire et au temps qui – nous autres européens – nous est étranger. Ils se sentent si jeunes qu’ils se croient permis de pouvoir enfermer le présent dans les musées. Remède s’il en est, d’un peuple qui ne veut pas vieillir, voir même, ne veut pas grandir. Mais qu’importe car Pam est une habitante bénévole qui a son projet à cœur, sans autre arrière pensée. Et quand on aime, c’est bien connu, on ne compte pas. Même pas les années : Celebration a 11 ans. Pam y habite depuis que la Walt Disney Company s’est enfin décidée à sortir de l’oubli et de terre, le projet de ville idéale du défunt Walt.
Disney survola la région pour la première fois le 22 novembre 1963 en empruntant un alias pour conserver sa mission secrète. Ce même jour, Kennedy était assassiné. L’époque était à l’image de cette journée là : débordante et imprévisible. Car au même moment, l’Amérique découvrait le rock psychédélique et le LSD, Martin Luther King avait depuis trois mois déjà énoncé ses rêves d’harmonie et d’égalité pour un Homme qui s’apprêtait à marcher sur la lune. Rien de cohérant n’expliquait vraiment les années 60. C’était ainsi. En venant en Floride, Disney, lui, songeait à créer EPCOT – une communauté expérimentale, prototype de « la ville de demain ». Elle resterait en permanente évolution et trouverait ses racines dans l’ingéniosité et l’imaginaire des nouvelles technologies. Une ville au service de l’humain. Paradoxalement, il l’avait imaginée là, en plein nulle part, au milieu d’une terre dont personne ne voulait, faite de marécages et de mangroves, seul paradis des alligators. C’était certes un drôle de refuge, mais à 450 dollars l’hectare, Disney n’hésita pas. Il en acheta 11000. En visionnaire qui anticipait la société des loisirs, il se représentait déjà les Américains se précipiter en masse vers une destination où il ferait toujours soleil : son « Magic Kindom ».
Puis Disney mourut. EPCOT et « Magic Kingdom » ne virent le jour que sous forme d’un parc d’attractions. Mais lorsqu’au début des années 90, Michael Eisner, nouveau Président de la Walt Disney Company, lance son nouveau programme de développement, il capitalise entre autre sur l’Utopie du créateur et lance à côté de Disneyworld le projet immobilier de Celebration.
Loin des visions de Disney, la ville se rapproche pourtant de ses valeurs. Celebration n’est pas une vitrine en l’honneur des nouvelles technologies mais symbolise plutôt la nouvelle ville traditionnelle. Elle joue avec les souvenirs de « la génération de l’apple-pie » – la fameuse tarte aux pommes qu’on mangeait encore chaude avec ses voisins pendant que les enfants s’amusaient gentiment au dehors. L’époque des années cinquante où toute l’Amérique se connaissait, l’époque des petits villages sans criminalité qui voyaient passer le laitier tous les matins avec son habituel sourire et son éternelle question : « A part ça, comment-ça va aujourd’hui ? ». On répondait toujours « Très bien ! », avec le sourire aussi. Eisner voulait renouer avec le passé bienheureux de l’Amérique moyenne. Il avait mis sur le coup les plus talentueux architectes et planificateurs du monde du nouvel-urbanisme qui devaient préserver le sens de la communauté ainsi que celui de l’espace, intégrer les technologies, et permettre le développement des services de santé et d’éducation. Le centre ville avait été pensé en premier. Fait de petits commerces et de restaurants, facilement accessible à pied, il jouxtait un lac et à l’image des « Main Street » des parcs à thèmes. Se mêlaient ensuite les espaces verts et les salles de sport et d’activités culturelles, le terrain de golf, et enfin de larges allées arborées qui conduisaient aux habitations. En périphérie on trouvait un hôpital et une université. S’il n’y avait qu’un qualificatif à donner à Celebration : harmonieux. Le jour des premières ventes, on dut tirer à la loterie tellement la demande était forte. Prix d’entrée d’une habitation : 150000 dollars. Les candidats n’avaient plus qu’à se décider sur l’un des six styles de maison à disposition. Ils avaient le choix entre la « côtière », la « coloniale », la « classique », la « française », la « méditerranéenne » et la « victorienne » déclinable en sept tailles différentes, de la maison de ville au domaine. Premier point commun : elles possèdent toutes un petit terrain mais un gigantesque porche donnant sur la rue. Celui depuis lequel on peut saluer ses voisins et les inviter pour une limonade – devenue tradition de Celebration au même titre que les « block parties », des fêtes de quartier entre voisins où l’on dresse les tables dans les rues spécialement fermées pour l’occasion. Second point commun : le garage, symbole de l’architecture antisociale est dissimulé derrière l’habitation. Enfin, deux habitations contigües ne peuvent être ni du même style, ni de la même couleur. Dans le Celebration Pattern Book – le livre mode d’emploi qui garantie l’harmonie pour tous – on y précise aussi les règles élémentaires de bon voisinage. Il est ainsi demandé de tondre son gazon au minimum deux fois par semaine, la hauteur de coupe y est précisée. L’arrosage automatique prévu par la ville est à heure fixe. La disposition de nains de jardin interdite. Interdit aussi de garer sa voiture devant sa maison plus de quelques heures. Interdit encore de repeindre sa maison d’une autre teinte. Par contre, si un rafraichissement de celle-ci est nécessaire, la Company vous en avisera. A Celebration, la reconstitution d’une vie comme elle devrait toujours être va loin. Pour fêter l’automne dans une Floride qui en est dépourvu, on la reconstitue avec des feuilles en plastique de hêtres, d’érables et de chênes qu’on fait tomber du ciel dans le centre ville pour le Falling Leave’s Festival. Sur les feuilles gagnantes, des bons de réduction à faire valoir dans les magasins partenaires de l’opération. A Noël, on s’occupe de la neige. Dans un monde magique, tout est possible.
En 2004, la Walt Disney Company considère son objectif atteint et se désengage du projet. Mais Celebration reste malgré tout une unincorporated city marquée de l’emprunte de Mickey, une ville détachée de l’Etat, sans maire ni municipalité mais gérée par une entreprise privée, Lexin Capital. Elle poursuit une politique en faveur d’une « célébration à la vie ». Et bien que ses détracteurs y voient la ville du « Truman Show », on doit bien reconnaître que les habitants qui ont fait le choix d’y vivre cultivent plus qu’ailleurs les valeurs puritaines chères à notre belle Amérique. En décembre 2006, Celebration a été élue ville rêvée du pays.
CC pour VSD.
Toutes les photos faites dans les communautés américaines sont de Cyril Bitton.
Pour poursuivre le voyage : c’est [ici]
“Ca y est”… 24 octobre 2007: naissance de “Sur la route des Utopies” après deux ans de gestation.
Un beau bébé de 286 pages.
4ème de couverture:
« Je vais acheter ta DeSoto toute rouillée et puis, je roulerai de concert avec les charrettes des Amish, j’irai jusqu’en Floride pour rencontrer Jésus et Mickey, je passerai mes nuits dans les communautés du pays, par les rives du Mississipi, les ranchs du Texas et les déserts de l’Arizona, toujours plus à l’Ouest comme les pionniers du nouveau monde l’ont fait avant moi et, les deux roues de devant dans l’eau salée, je remercierai le Pacifique d’être encore là et San Francisco de se souvenir de Jack Kerouac. »
Alors que notre époque, dit-on, n’espère même plus, Christophe Cousin est parti, durant deux ans en quête d’Utopies : avant de sillonner les États-Unis sur près de 10000 km, en empruntant la route des clochards célestes et de leurs rêves, il a séjourné dans le quartier des artistes de l’« autre rive », Užupis, en Lituanie ; il a imaginé l’Utopie pirate de Libertalia, à Madagascar ; il s’est laissé surprendre par le squat libertaire danois de Christiania, s’est plongé dans l’étrange atmosphère du village planétaire d’Auroville en Inde. Là, il a rencontré des hommes, des femmes, des idéaux : un désir de semer les promesses d’un monde meilleur. Monde meilleur qui sera peut-être demain le nôtre.
Ecrivain-voyageur, Christophe Cousin voue une partie de sa vie à l’aventure et à l’exploration des contrées lointaines et mystérieuses, qui le fascinent. En perpétuelle quête d’idéal, il reste intrigué par la richesse et la diversité de la nature humaine, et sa vocation est d’en témoigner.
Il a 31 ans et vit entre Paris et le bout du monde. Il a publié chez Arthaud, en 2005, Le Bonheur au bout du guidon et signe régulièrement des séries de reportages dans la presse spécialisée ou pour la télévision. Il co-présente notamment l’émission « Les nouveaux explorateurs » sur Canal + pour laquelle il part à la rencontre des peuples nomades.
Au départ, il y eut une bande de fous idéalistes déçus et rejetés par l’Europe, qui décidèrent de faire de chaque colline un village où le soleil brillerait toujours. C’est ainsi que tout a commencé en Amérique et c’est pourquoi aujourd’hui, elle attire, fait peur, fascine.
Voici la série des cinq articles produits cet été pour VSD suite à ma traversée des Etats-Unis, sur la route des Utopies.
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[Photos base def] 1/5 Lancaster County
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[Photos base def] 2/5 Twin Oaks
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[Photos base def] 3/5 Celebration
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[Photos base def] 4/5 Arcosanti
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[Photos base def] 5/5 Sun City
La colonne vertébrale journalistique d’un voyage intérieur beaucoup plus troublant qui constitue cette fois la moelle d’un récit presque romanesque: “Sur la route des Utopies” à paraitre le 24 octobre chez Arthaud.
Retour sur le voyage réalisé aux États-Unis il y a quelques mois. Voici une carte qui permet de suivre le parcours de près de 10000km à travers le continent et jalonné par les 5 étapes utopiques:
Lancaster County, Pennsylvanie.
Twin Oaks, Virginie.
Celebration, Floride.
Arcosanti, Arizona.
Sun City, Arizona.