Cauchari resonne sans fin dans ma tete. Je n ai plus qu une seule envie, rejoindre cette bourgade de bout de piste. Elle semble ne jamais venir, retentir pour mieux m echapper. J avais peur au depart de Belen et je partais pourtant le sourire aux levres parce que la, j allais sans doute encore passer par ou personne ne va, m ennorgueillir un peu plus d une nouvelle conquete, celle qui nous fait appartenir au monde des fous et des inconscients encore trop jeunes mais qui finalement n a qu un but, nous donner de quoi echapper au temps en apprenant par le depassement. Excitation dont on se contente parce que l inconnu est finalement l une des plus belles choses que nous offre la vie. Inconnu voulue qui vous rend fragile et precaire. Inconnu qui vous livre quelques elements que meme les locaux semblent peu connaitre, rendant plus mysterieux encore la destination que vous convoitez. Une piste de 600km, un village en son milieu au nom d Antofagasta de la Sierra, un plateau a atteindre s elevant a plus de 4000m, une region hostile a la densite de population la plus basse du monde. L homme se contente bien souvent de chiffres inutiles, ceux la me semblaient importants et poutant…
J etais la, impuissant face a une nature belle et dominatrice, decouvrant bientot ces peurs d une realite qui prennaient au fil du chemin le dessus sur l excitation de la decouverte. Les zones habitees s effritaient bien vite et je me retrouvais seul encore, comme un mal necessaire qui me permettait de mieux me comprendre. Le coeur y etait, battant de son plein jusqu a me donner le courage necessaire a oublier le mal lie a l effort. Les premieres journees etaient feminines, faites de courbes et de lacets, de chaleurs matinales et de couleurs douces, de zones ou l on pouvait encore apprecier de tremper sa main dans l eau fraiche d un rio, se laisser chatouiller par les herbes d une terre fertile. Mais il suffit d un premier col pour me propulser dans l au dela, dans un monde fait de salars, de dunes et de deserts, de fragiles lagunas et de paso qu on n atteint jamais.
J appartenais a la piste, souffrant de ces zones de sables ou je n avais plus qu a pousser a la force du dos et du cou sur des kilometres pour m en sortir et avancer encore avant de tomber sur une zone de toles ondulees aux memes effets. Bientot je retournais a mes considerations primaires et resonnait encore dans ma tete quelques notions vitales qui vous obsedent : eau, manger, dormir, avancer, se poser, Cauchari. Puis le vent se manifesta plus fort que jamais, errodant de son sable ma patience et revelant des nerfs a vif. Aujourd hui, 9 heures d efforts pour 45 kilometres et je suis content, j ai fait 14 kilometres de plus qu hier.
Vais je m en sortir? Combien de temps ce vent va t il durer? Courrait il a 100km/h aujourd hui ou etait il plus fort encore? Quand cette tempete de sable va t elle s arreter? Quand croiserai je le prochain camion, ou bien un bus, oui, un bus, ou meme un pickup, un ane, un homme? Oui, un homme sans rien, mais juste un regard ou un sourire. Les vigognes etaient bien la mais appartenaient a cette race protegee a l adn marquee par le gene de la peur a cause d une persecution qui a trop longtemps duree. Elles etaient la mais me fuyaient bien vite, se fondant au loin dans les couleurs du desert et des plaines qu elles savaient garder, comme si je symbolisais leurs peurs.
Je n avance pas. Je commence a me laisser aller et bientot, alors que je pouvais encore m ennorgueillir de n avoir jamais succombe a l idee de l abandon, voila qu en un temps que je ne maitrise pas, je me retrouve pret a me laisser penetrer par ce vicieux qui me desseche meme de l interieur. Abandonner la c est s offrir a une mort certaine. J aimerais pleurer pour m hydrater les joues mais je n y parviens meme pas. Je ne bouge plus, la tete collee au sol, soumise au vent. Combien de temps s est il passe avant que je la releve? Ou ai je trouve cette volonte a repartir, a vivre? 1 heure ou peut etre 1 seconde?
J arrive enfin a Antofagasta de la Sierra, j arrive a mi parcours. Rencontres furtives comme ces souvenirs de poignard, de tete de vache en decomposition accrochee au plafond, de courge qui ne parvient meme pas a pourrir.
Je repars bientot alors que les hommes leves avec le soleil tiennent bientot de leur dos le mur des habitations ou les femmes doivent etre a la cuisine pour un lochro ou la soupe du midi. Le sable est dans les airs, le vent toujours de sa force me penetre. Je n ose pas le defier. La tete basse, je le subis.
Cauchari resonne sans fin dans ma tete. Je n ai plus qu une seule envie, rejoindre cette bourgade de bout de piste. Elle semble ne jamais venir, retentir pour mieux m echapper. La gendarmerie d Antofagasta m a demande de pointer la bas, me donnant une raison supplementaire d arriver vite avant qu on appelle des secours pour rien. Je traverse le Salar de l homme mort, celui de Positos, c est la meme rengaine avec le vent, la piste, des grimpees qu on ne voit jamais venir et qui n en finissent pas. La nuit calme le vent et puis tout reprend d un ton encore plus glace au matin. Plus de branchage pour le feu, plus meme de quoi avoir le courage de sortir de la tente avant que le soleil ne montre le bout de ses rayons.
Cauchari dans quelques jours… Cauchari qui sonne comme ce plat egyptien bien lourd de riz et de lentilles… Cauchari tu me donnes faim. Cauchari, je reve de ton toit, de ton eau. Cauchari, tu dois etre bien belle et pleine de vie.
Derniere goutte d eau que je partage avec un peu de coca a macher pour oublier l altitude, la solitude, le froid, la faim et la soif. Tendinites qui me font meme trop mal pour pleurer. Vent que je souhaiterais humide.
La montagne est belle, l image que je me fais de Cauchari aussi. S il y a un poste de gendarmerie, il y a forcement de l eau, peut etre une epicerie. Ou se cache t elle? Elle aurait deja du etre la mais elle doit etre la bas derriere cette derniere montee. Au loin, des maisons… Au pret Cauchari. Cauchari tant attendue, te voila. 3 maisons en ruine, une eglise a l abandon et cette inscription :
Nehemie 13.11 : Pourquoi la maison de Dieu a t elle ete abandonnee?
Tout s effondre. Plus d eau ni de nourriture et jamais de gendarmerie il n y a eut ici.
Plus loin pourtant, 7km a l ouest et par un temps qui se degrade a la neige et a la tempete, cette bourgade sans vie dont je ne me rappelle point du nom et qui n etait pas si belle que la Caucharie de mes reves mais en portait l humaine chaleur. Une bourgade sans grande vie, une bourgade ou je rencontre Victor et sa famille, une bourgade ou je passerai la nuit et accepterai le couvert avant de rejoindre Salta puisque le col de Pisco ne veut pas de moi.