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Posté le 17-04-2004
dans la catégorie Bonheur au bout du guidon, Chine par christophe

Il y a de ces illusions que l on persiste a croire parce qu elles vous encouragent a continuer. Voir l unique vert de la carte de l autre cote de la riviere Rouge etait l une de celles la parce qu enfin, le chemin allait devenir plat. Simple incompetence de cartographes qui considerent les regions karstiques comme denuees de deniveles, pauvre entreprise d un voyageur a velo qui oublie que la Chine est constituee aux trois quarts de montagnes et de deserts, pitoyables Proust et Niegel qui gemissent dans le fond des saccoches en me rendant l effort plus eprouvant encore. Vert, tu es definitivement la couleur du diable.

Ce voyage finit par m user, me marquer, et m eccorcher. Je collectionne les plaies qui cicatrisent difficilement. Je casse 4 fois la bequille de mon velo qui rejette definitivement la charge de son poids et casse une nouvelle fois la manette de changement de vitesses arrieres alors que mon pneu avant crie la douleur des cicatrices qui le marquent depuis quelques centaines de kilometres. J emmene mes illusions paitre au sang pendant qu il en est encore temps parce que, de l autre cote de la riviere Rouge, en effet, tout change bientot. Le climat se deteriore et j essuie les averses d un hiver encore bien present. Le soleil des vertes vallees de cocotiers et de bananiers laisse place a un froid humide qu apprecient champs de ble et de colza lorsque les montagnes leurs laissent un peu de place. Je ne vous parlerai pas de ces interminables montees, elles me delivrent pour mieux me reprendre, m entrainent vers des cimes oubliees et me recrachent lachement le temps d une courte descente. Je les aime fidelement pourtant, n osant pas avouer que je les cherche bien. J apprends aussi qu il y a des questions qui ne trouveront jamais reponse et je ne cherche pas a savoir pourquoi tout cela, j avance et c est deja bien. Je me contente de l espoir de trouver un village ou pouvoir manger et dormir, de quelques metres carres ou envisager de planter la tente avant de repartir.

La route m ecarte de mes considerations philosophiques, de mes problemes d existence et de mes recherches interieures et me rapproche des autres, de leur ignominie et de leur bon coeur. Pour l heure, les choses sont simples : je suis epuise et je veux dormir. J ai fait 20km, il est 14h, il pleut et voila que je me souviens que je n ai pas manger depuis hier matin. Je me surprends pourtant a trouver cette journee bien belle et je souris a ces adolescents qui, en rang d onions encore bien rouges lancent des “hallo” intempestifs a l etranger qui passe. Ils tombent bien, je cherche un hotel et execute un demi tour qui fait fuir le premier rang tandis que le second n a pas le temps de reagir. Je leur presente mon dictionnaire de poche et lache un maladroit “liguan” (hotel). Bientot, un couple d adultes arrivent. Sous l emprise de la fatigue, je crois reconnaitre ma charmante crepiere cambodgienne pourtant laisse 4000km plus tot sur le bord d une route. En tous cas, elle a bien son sourire. Je prends ca comme un signe presque divin et me laisse aller a ses bons vouloir. Au dela de “bonjour” “francais” et “combien ca coute”, je ne maitrise plus la conversation donc je me laisse aller au son d une douce melancolie qui m invite au reve. Un signe de la main et l on me sert deja a manger sous le regard ebette d une petite centaines d etudiants qui voient un etranger “pour de vrai” pour la premiere fois. La scene ressemble tristement a une scene de foire ou l on donne son os a l ours pour que sagement il puisse rester l emprise des regards de ceux qui ont paye leur billet. Pourtant, le spectacle est gratuit et on frole l accident lorsque des gosses montes sur le toit pour mieux apprecier la scene manquent de tomber. Je ne reagis meme plus parce qu il y a des jours comme ca ou je leur pardonne, me rappelant que probablement, a leur place j aurais fait pareil.

Au moment de payer, on m indique le seau ou je suis invite a me laver les pieds et les mains avant d aller dormir. Un lit m attend. Tout devient alors compliquer a expliquer : “Je ne suis pas pauvre, je veux payer mon repas, je ne veux pas vous deranger”. Il est deja trop tard. Je m effondre sous la couette humide, reveille tantot par la pluie, tantot par les rats qui s en prennent a mes saccoches, tantot par les curieux qui sont a ma fenetre. Il est 17h quand le maitre des lieux, Monsieur Lo me sort de mon monde comme on extirpe un flaneur de son chemin. 100 enfants sont au dehors et j ai droit a une ruee d applaudissements pour enfin accepter de refaire mon apparition. Le rideau est tire, je reviens vite a la realite parce qu au dehors qui devient dedans, la police est la et me demande des comptes. Ils sont accompagnes de 3 professeurs d anglais qui doivent avoir le niveau d un eleve de 6eme et je reponds aux questions avec le sourire. La sentance que j attendais tombe enfin :

“-Vous ne pouvez pas rester chez ces gens. Vous ne pouvez pas rester dans ce village. Vous devez partir!”

Poliment, je demande ou se trouve le prochain hotel.

“-A 70km, peut etre 100″.

“-Mais il est 17h… N y a t il vraiment pas d autres solutions?”

Apres quelques minutes, on m indique qu il y a bien un hotel gouvernemental a 5 yuans la chambre ou je suis conduit sous grande escorte.

“Cela vous convient il?”

“Ai je le choix? Vous me dites que telles sont les regles de votre pays et que je ne peux y echapper. Si vous voulez bien, je dormirai donc ici”

Piquee d orgueil et d amour propre, la policiere se sent la cible de mon jugement qui ne rappelle que les faits. L espace d un court instant, je la vois maudir son uniforme et me lancer :

“Viens, on va manger!”.

En petit comite d une dizaine de personnes, je suis alors invite au plus orgiesque des repas ou les coupelles remplacent les bols, les bols les plats et l on pioche dans la plus pure tradition chinoise, tantot ici, tantot la. Au terme de ce festin, on m implore de rester chez Monsieur et Madame Lo qui ne demandent que de m heberger pour la nuit. Pour l heure, je suis invite a rencontre le directeur de l etablissement scolaire et ce n est que le lendemain dans l apres midi, apres quelques repas et de francs sourires que je repartirai, le coeur remplit d une sincere envie de pleurer tellement l invitation etait belle et simple, franche et naturelle.

Les jours suivants ressembleront a ceux la. Il y aura le musicien et ses repas, la professeur d anglais qui voudra m inviter pour la nuit, l instituteur qui m invitera en classe, l hoteliere qui fera un detour de 7km pour m indiquer mon chemin, m obligeant en route a une derniere invitation a manger chinois : du singe au petit dejeuner, la banquiere qui fera le tour de la ville pour me degotter la banque qui change de l argent, les australiens et leur vendredi saint, ces gosses a velo qui manquent l ecole pour m indiquer mon chemin, et puis tous les autres que j ai devance et a qui j ai dit “non merci, j ai deja manger”.

Je traverse pourtant l une des regions les plus pauvres de Chine et la pluie appauvrit encore l image qu on peut avoir de cette region. Pourtant, ici, les montagnes sont majestueuses et les coeurs a leur image!

“Viens, maintenant, on va rouler”.